La tunisie Medicale - 2010 ; Vol 88 ( n°08 ) : 593 - 596
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Résumé

But : Ce travail avait pour but d’évaluer le degré d’utilisation et de dépendance des jeunes au téléphone portable et aux SMS.
Méthodes : Il s’agit d’une étude descriptive transversale, qui a concerné 120 jeunes collégiens et lycéens de la région de Tunis. Le questionnaire distribué évaluait les modalités d’usage du téléphone.
La dépendance aux SMS a été évaluée grâce à la traduction en langue française de la version courte du Self-perception of text-message dependency scale d’Igarashi.
Résultats : Les deux moyens privilégiés de communication étaient les appels en absence et l’utilisation des SMS. Les jeunes présentaient des signes de dépendance affective aux SMS dans 33.4% des cas, étaient conscients de l’usage excessif du portable dans 31.7 % des cas, et maintenaient leurs relations sociales exclusivement grâce au SMS dans 18% des cas.
Conclusion : Ce travail illustre, à travers le téléphone portable, les nouvelles addictions des jeunes aux nouvelles technologies.

Mots Clés
Article

La rencontre des adolescents avec le téléphone portable depuis la fin des années 1990 s’est révélée être un véritable coup de foudre. Conçu originellement comme un outil de communication vocale réservé aux professionnels, le portable est devenu un gadget de mode qui sert à envoyer des SMS (Short Message Service), à écouter de la musique, à échanger des photos et, depuis peu, à regarder la télévision. Cependant les adolescents sont bien souvent les premiers à se saisir de ces nouvelles fonctionnalités, ainsi des problèmes financiers, des comportements prohibés, des usages dangereux, une dépendance psychologique secondaire à l’utilisation du téléphone portable peuvent être source d’importants désagréments.
Le terme « addiction » concernait surtout les dépendances physiques, comme celles que peuvent exercer les psychotropes, le tabac ou l’alcool. Les définitions actuelles, que ce soit celle de l’OMS ou du DSM IV [1] restent centrées sur la dépendance à une substance. L’OMS définit la dépendance comme un état psychique et parfois physique résultant de l’interaction entre un organisme vivant et un produit, caractérisé par des réponses comportementales ou autres qui comportent toujours une compulsion à prendre le produit d’une façon régulière ou périodique pour ressentir ses effets psychiques et parfois éviter l’inconfort de son absence. Avec l’évolution des modes de vie, les addictions sans «drogue» ont foisonné. On peut citer parmi elles l'addiction aux jeux, à internet, aux téléphones portables…
Quelques auteurs dont Goodman [2] ont tenté de définir les addictions sans drogues.
Alors que la cyberaddiction suscite un intérêt croissant, peu d’études se sont intéressées à la dépendance au téléphone portable [3, 4], et particulièrement aux messages «SMS», modalité de communication privilégiée des jeunes, car peu coûteuse de surcroît.
L’objectif de ce travail était d’évaluer les modalités d’utilisation du téléphone portable par les jeunes et d’estimer le degré d’utilisation et de dépendance de ces derniers aux SMS.

METHODOLOGIE

Il s’agit d’une étude descriptive transversale, qui a concerné des jeunes âgés de 13 à 20 ans scolarisés dans un collège et un lycée du gouvernorat de la Manouba. Un questionnaire a été distribué, après consentement de ces derniers et de façon anonyme.
Le questionnaire comporte deux parties. La première porte sur les caractéristiques globales de l’usage du téléphone: le nombre d'appels émis et reçus, l’usage des appels en absence, l'émission et la réception des messages, le budget attribué et l’importance subjective accordée au téléphone. La deuxième partie concerne
la dépendance aux SMS qui a été évaluée grâce à la traduction en langue française de la version courte du « Self-perception of text-message dependency scale de Igarashi et al. (2005) » [3].
Ce dernier est constitué de 15 items réunis en trois facteurs (ou sous-échelles): réaction émotionnelle aux SMS, conscience de l’usage excessif des SMS et maintien exclusif des relations sociales grâce aux SMS. Par ailleurs la cotation de la version originale utilise une gradation allant de «strongly agree to strongly disagree», nous avons préféré une cotation de fréquence avec 4 degrés allant de «jamais à toujours». Les scores de chacun des trois facteurs varient de 5 à 25. Un score supérieur à 15 est en faveur d’une dépendance.

RESULTATS

Nous avons colligé 120 adolescents, âgés entre 13 et 20 ans avec un âge moyen de 16,92 ans (DS=1,71), répartis selon le sexe en 32,5% de sexe masculin et 67,5% de sexe féminin.
Appels en absence émis et reçus par jour:
83,2% des jeunes émettaient plus de six appels en absence par jour. Ils en recevaient plus de six par jour dans 84,9% des cas.
Ces appels servaient à assurer un lien affectif dans 61,7% des cas.
Appels téléphoniques émis et reçus par jour :
41,9% des jeunes passaient un maximum de 15 minutes par jour à parler au téléphone portable, 31,6% passaient entre 16 et 30 minutes alors que 26,5% passaient plus que 30 minutes. Ils émettaient plus de quatre appels par jour dans 79,2% des cas.
SMS émis et reçus par jour:
60,5% des jeunes envoyaient plus que six SMS par jour. Ils en recevaient autant dans les mêmes proportions (54,2%). 70,3% des jeunes de notre étude ont confirmé qu’ils utilisaient, pour l’écriture de leurs SMS, un langage écrit spécifique.
En ce qui concerne le questionnaire d’Igarashi et al. relatif à la dépendance aux SMS :
Le score moyen de dépendance affective était de 13,03. Un tiers des sujets (33,4%) avaient un score supérieur à 20.
Le score moyen à la sous-échelle : conscience de l’usage excessif des SMS était de 13,28. 31,7% avaient un score supérieur à 20.
Concernant la sous-échelle « maintien des relations sociales exclusivement grâce aux SMS », le score moyen était de 11,32 avec 18% de sujets dépassant un score de 20.
Des corrélations positives ont été retrouvées entre la quantité d’argent dépensée par jour et les trois sous échelles à savoir : « dépendance affective », « conscience de l’usage excessif des SMS » et « maintien des relations sociales exclusivement grâce au SMS » (respectivement: p=0,026; p=0,008 et p<10-3). De même, des corrélations positives entre le nombre de SMS émis/jour et les scores des trois facteurs (p <10-3) ont été notées. Il n’y avait pas de corrélation de la dépendance avec l’âge ou avec le genre.
Rôles et utilisation du téléphone portable :
70,3% des jeunes de notre étude ont rapporté qu’ils utilisaient, pour l’écriture de leurs SMS, un langage écrit codé spécifique.
Le téléphone portable était utilisé uniquement pour son rôle de communication dans 46,3% des cas et comme étant un gadget dans 48,8% des cas. Il était considéré comme indispensable dans 42,1% des cas. (Figure 1)
Budget :
Les dépenses journalières moyennes des jeunes étaient de 1,92 dinars (DS=2,01); alors que leurs dépenses hebdomadaires étaient de 9,41 dinars (DS=8,93). 9,4% des adolescents trouvaient que leur budget était « largement suffisant », 39,3% le jugeaient « juste suffisant » et autant « insuffisant » alors que 12% des adolescents le considéraient comme « très insuffisant».
Nous avons noté une corrélation statistiquement significative entre les dépenses hebdomadaires et le sexe, en effet les filles dépensaient par semaine plus que les garçons (p=0,001 ; r=0,297) ; cependant nous n’avons pas trouvé de corrélation significative entre les dépenses et l’âge.
** 73,8% des jeunes de notre population ont déclaré ne pas pouvoir se passer du téléphone portable.

Figure 1 :
Rôles du téléphone portable perçus par les adolescents



DISCUSSION

L’âge moyen de la population, supérieur à 15 ans, pourrait être expliqué par le fait que la proportion de jeunes possédant un téléphone portable est plus grande au lycée qu’au collège.
La majorité des répondants étaient des filles (67,5%). Ces dernières acceptaient plus volontiers de répondre, et contrairement aux garçons la majorité des questionnaires remplis par elles étaient exploitables. Toutefois, on pourrait aussi expliquer cette prédominance féminine d’un point de vue culturel : les filles ayant moins la possibilité que les garçons de rencontrer leurs pairs en dehors du cadre scolaire, elles auraient plus tendance à faire usage du téléphone portable pour
maintenir une vie sociale.
Les deux moyens privilégiés de communication dans la population étudiée étaient les appels en absence suivis de l’utilisation des SMS.
Les appels en absence, moyen d’entrer en contact ou de solliciter l’autre, semble être un moyen privilégié peu coûteux de communiquer. En effet l’argent de poche est un concept assez nouveau dans notre société, il reste limité à une certaine classe sociale. Les sommes mensuelles ou hebdomadaires restent symboliques, ce qui explique le grand recours des jeunes aux appels en absence pour maintenir un lien entre eux ou avec l’adulte.
60,5% des jeunes envoyaient plus que six SMS par jour. La préférence pour les SMS semble commune à la plupart des jeunes de toutes nationalités. Les facteurs explicatifs proposés dans la littérature sont le caractère indirect de la communication, la maîtrise du temps et le coût moins élevé [3].
L’utilisation d’un langage écrit codé spécifique retrouvée dans la population de cette étude est à l’image de celle de travaux rapportés par Taylor et Harper [5].
Enfin, les fortes corrélations entre le taux des SMS envoyés, le budget accordé et les scores des trois sous échelles du questionnaire d’Igarashi et al. soulignent le fait que le recours compulsif aux SMS est un symptôme fondamental de dépendance [6, 7].
En ce qui concerne le budget, la moyenne des dépenses hebdomadaires était de 9,41 dinars, et plus de la moitié des jeunes jugeaient ce dernier insuffisant. Cette constatation d’absence de contrôle du budget peut illustrer deux dimensions : la dépendance des jeunes à l’utilisation de leur téléphone portable, et l’impulsivité spécifique à cette tranche d’âge.
D’un point de vue psychopathologique, l’usage du téléphone portable chez le jeune est à l’image de la problématique de l’adolescent: il assure la permanence du lien avec les parents [8] tout en contribuant au processus de séparation-individuation par l’identification aux pairs et l’adhésion au groupe social [9, 10, 11, 12, 13]. Ainsi, le rôle du téléphone portable dans la relation avec les parents pourrait être envisagé de deux manières : la possession du téléphone signe une certaine autonomie vis-à-vis des parents d’une part [14] ; d’autre part, il assure la fonction d’objet transitionnel : en effet, près de 50% de la population de cette étude le qualifie de gadget. Quant à l’adhésion au groupe social, elle s’illustre par l’échange de messages personnels, souvent codé et ritualisé [15, 16, 17]. Par ailleurs, la
personnalisation de l’appareil avec des logos, des façades et des sonneries constitue à la fois un signe d’appartenance et de distinction sociale [18]. Pour les adolescents, en effet, le téléphone cellulaire est un symbole du statut qu’ils occupent, une manière de prouver aux autres et à eux-mêmes qu’ils ne sont plus des enfants.
Enfin, si le téléphone portable a connu un succès aussi important parmi les adolescents, c’est que cet outil a su répondre aux nouvelles exigences de la vie en société. Dans une société plus individualiste [19, 20] marquée par le recul des institutions sociales classiques, la vie quotidienne est moins structurée qu’auparavant. Or le téléphone mobile correspond parfaitement à ce mode de vie.
Cette étude avait pour but à la fois de décrire les modalités d’utilisation du portable et de rechercher des symptômes de dépendance aux SMS dans une population d’adolescents.
Toutefois, le fait que le questionnaire d’Igarashi et al. n’explore que cinq dimensions parmi les critères de dépendance énoncés par Goodman [2], constitue une limite à ce travail. En effet, ce dernier évalue la perception de la dépendance et non la dépendance réelle. Il devrait donc être considéré plutôt comme un moyen de dépistage d’une éventuelle dépendance et devrait être complété par une évaluation objective des comportements.
Cependant, puisque plus des deux tiers des jeunes interrogés ont exprimé une difficulté à se séparer de leur portable, phénomène aussi bien rapporté dans la littérature en population adolescente qu’en population adulte [7], le questionnaire d’Igarashi reste une méthode sensible d’évaluation de la perception de la
dépendance.
Il s’agit d’une première étude traitant de la dépendance au téléphone portable en Tunisie ; elle ouvre ainsi le champ à des études aussi bien descriptives qu’analytiques à propos des dépendances sans drogues chez les jeunes.

CONCLUSION

À l’instar des adultes, les jeunes utilisent de plus en plus le téléphone portable mais avec des modalités qui leurs sont spécifiques. Les nouvelles technologies sont fondamentales et ne doivent pas être écartées mais les adolescents doivent aussi pouvoir s’épanouir dans le monde réel, ainsi les relations interpersonnelles directes, doivent être privilégiées et la communication de l’adolescent avec les autres ne doit pas se limiter à des conversations téléphoniques ou à des SMS.
L'addiction au téléphone portable en apparence bénigne peut du fait de répercussions à court et à moyen terme (dépenses excessives, conflits familiaux, difficultés scolaires), s’avérer source de souffrance psychologique.
La famille, les professionnels de santé de l’enfance et les pouvoirs publics doivent redoubler de vigilance face à l’émergence de ces nouvelles addictions.

Références
  1. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistial manual of mental disorders (DSM-IV). Washington DC: American Psychiatric Association, 1994.
  2. Goodman A. Addiction: definition and indication. Br J Addiction 1990; 85: 1403-08.
  3. Igarashi T, Takai J, Yoshida T. Gender differences in social network development via mobile phone text messages: A longitudinal study. J Soc Pers Relat 2005; 22: 691–713.
  4. Igarashi T, Motoyoshi T, Takai J, Yoshida T. No mobile, no life: self-perception and text-message dependency among Japanese high school students. Comput Hum Behav 2008; 24: 2311-24.
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