La tunisie Medicale - 2015 ; Vol 93 ( n°011 ) : 659-661
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Article

“Tout pouvoir sans contrôle rend fou”
Alain (1)
… Mais quelle est la place d’un quelconque pouvoir dans la prise en charge de la maladie: peut-on parler de “contrôle” d’une maladie comme du contrôle d’une frontière ?
Quel serait alors le support “juridique” du médecin imposant l’application d’un texte de référence?
Quelles seraient alors les sanctions auxquelles serait soumis le médecin, et/ou son malade, s’il n’avait pas suivi les références recommandées ?
Ces termes qui entrent actuellement dans le langage médical sont-ils un effet de mode; leur sens profond reflète-t-il ce que l’on veut leur faire dire?
Leur usage sorti de leur réalité sémantique est-il acceptable en médecine ?
Le risque d’accepter un mot à contre-sens n’est-il pas l’acceptation “in fine” de son sens quasi-juridique glissant vers le contrôle, le vrai, de la pratique médicale?
Est-ce un nouvel exemple du passage direct, sans analyse sémantique vraie et donc sans vraie traduction d’un mot anglais outre-passant son sens en français ou dont le sens est déjà limite à l’origine, ce qui serait réellement sinon par métaphore une … autre paire de manche…
Il convient d’explorer les mots qui signifieraient réellement le désir de prise en charge de la maladie pour qu’elle ne s’exprime plus au sens de ses signes cliniques, mais au sens d’une véritable définition de la santé devenue grâce à une thérapeutique efficace le silence des organes, cibles de ce traitement: “maîtrise” par exemple.
Le bon usage thérapeutique serait-il justement une “compliance” à cette dernière ?
Mais si l’on accepte ce néologisme inconnu des Furetière (2), Littré (3) et autre Grand Robert (4), issu directement de la langue anglaise, encore faut-il que son sens technique de “souplesse adaptative” concerne le malade et non le médicament, C’est que la pneumologie vit au quotidien avec la compliance et surtout le poumon ! La compliance étant le rapport d’un volume à la pression qui s’exerce sur lui, on comprend bien que cette dernière diminue quand la résistance (s’exprimant par la pression) s’opposant au mouvement, augmente : le malade restrictif sait bien combien il lui faut augmenter son travail musculaire et donc ses pressions thoraciques pour mobiliser le même volume lorsque ses résistances augmentent … Un patient peu compliant ferait-il lui aussi de … la résistance ?!... Son médecin, lui, souhaite simplement une bonne “observance”: à son malade d’assumer la “fidélité thérapeutique” à son traitement seule à même de s’assurer de la “maîtrise” de sa pathologie.
RÔLE ET CONTRÔLE (2-5)
Le latin nous a légué le rotulus: la petite roue devenue la rotule de nos genoux. L’usage du parchemin pour transmettre le texte écrit imposa pour son transport qu’il soit enroulé sur lui-même : ce sera le rolle du 12ème siècle bientôt transcrit au 14ème puis 16èmesiècle en roole puis roolle. C’est le 17èmesiècle qui, avec l’action majeure de l’académie française, nous a apporté l’orthographie reprenant par l’accent circonflexe la contraction d’une voyelle et d’une consonne : Rôle. Ces rôles enroulés, tournés sur eux-mêmes, par le latin volvere / tourner, devenaient de véritables volumen / volumes : ce sont ces volumes qui sous forme de feuillets reliés en livres meublent les rayons de nos actuelles bibliothèques. Les rôles seront donc des rouleaux de parchemin puis de papier portant une liste de personnes, de choses :
« Le Rôle général concernera une communauté, le Rôle particulier, un individu bientôt enrôlé !

Le texte de théâtre reprendra le « rôle » de l’acteur et sera lu à tour de rôle : L’interprète jouera alors son rôle, le premier, le second, ou un rôle de composition sans pour autant avoir toujours le beau rôle » Au 13ème siècle le latin nous a aussi légué contrarotulus avec contre rooulle puis au 15èmecontrollepour finir au 17ème avec le très  académique contrôle, véritable superposition syllabique pour contrerôle. Le rôle bientôt couché sur feuilles de papier reliées formera un registre.
Tenu en double, l’un permettant de vérifier l’autre, il fera office de contre-rôle, il sera le contrôle. L’outil de vérification, devient moyen, acte de vérification grâce à cette référence, par comparaison des deux rôles, du registre et de son double. On pourra ainsi tout soumettre à vérification selon des critères définis par un règlement, une loi jouant symboliquement le « rôle », … du premier rôle !... Au 19ème siècle le terme de contrôle civil fut employé dans les protectorats français du Maroc et de Tunisie pour nommer l’entité géographique et le service administratif d’une circonscription administrative. Les contrôles avec cette capacité de vérification par référence au « premier rôle » sont légions : contrôle de perception avec les billets de chemin de fer, de théâtre, de musées, comptabilité avec les relevés binaires recettes / dépenses. Même l’identité du citoyen sera contrôlée par production aux services de police d’une carte éponyme, attestant d’une inscription de la personne sur un premier « rôle » Une expertise sera doublée d’une … contre-expertise, tandis qu’à la visite matinale du médecin s’ajoutera la contre-visite vespérale : en
justice comme en médecine, à chacun son … rôle !
MALADIE : CONTRÔLE ou MAÎTRISE ?
Le contrôle sanitaire est une réalité de santé publique : véritable épidémiologie appliquée, il autorise la vérification des vaccinations aux frontières par exemple.
Cette application de règles strictes est justifiée par la nécessaire protection des populations, Mais peut-on parler de contrôle de la maladie !!!?...
Contrôle: pouvoir et autorité…
La relation du médecin à son patient ne saurait être une relation de pouvoir : le patient peut reconnaître l’autorité scientifique du médecin, le médecin ne saurait prendre un quelconque pouvoir ! Comment alors accepter de parler de contrôle ?...
Le médecin de santé publique: peut contrôler l’application de textes législatifs (le premier rôle…) en termes de prévention
Le médecin de pratique clinique tentera de maîtriser le cours de la maladie, vers une éventuelle guérison dans les cas aigus: il ne saurait exister de texte opposable, car il n’y a pas de « premier rôle » !

Du Contrôle à la MAÎTRISE de la maladie :
Le contrôle sanitaire implique l’application d’un texte opposable, la loi
La maîtrise de la maladie suggère l’usage du meilleur de l’état de l’art, usage de recommandations fondées sur la réponse aux seules questions que l’on s’est posées.
Contrôle / Maîtrise et « self-control »
Cet anglicisme est issu de « self-control » traduit en français par Sangfroid, Auto-Contrôle, au sens de maîtrise de soi et par extension ce sera la maîtrise de quelque chose : prise de contrôle d’une entreprise ou perte du contrôle … d’une grève « Comment puis-je (...) perdre aussi complètement tout contrôle sur moi-même ! »
MARTIN DU GARD(9)
Thérapeutique et Compliance…
Ce dernier mot est inconnu de FURETIERE (6), LITTRE (7), du Petit ROBERT(8) : Le Grand ROBERT (3) au 20ème siècle l’atteste comme étant un mot anglais exprimant le concept « d’harmonie, d’accord». Il est le substantif de to « comply / s’adapter» issu du latin complire passant par l’ancien français complir / achever dont nous avons gardé accomplir. Son seul usage fut, un temps, celui employé au sens de souplesse adaptative définissant par exemple la capacité de la pointe du saphir et du microsillon à s’adapter pour reproduire l’information sonore réputée gravée dans le disque en vinyl… Le Webster(9) dictionnaire de langue anglaise définit « the act of complying » à partir du verbe « comply: to conform » lui donnant un sens non plus technique mais figuré de « to adaptone’s action to another’s wishes to a rule, to a necessity / adapter son action aux souhaits d’un autre, d’une règle, à une nécessité». Pourtant la Compliance en physiologie respiratoire est le rapport du Volume sur la Pression
C = V/P => P↑ => C ↓
Ainsi plus le poumon subit une pression, moins il sera … compliant !!! Et l’Elastance, propriété si nécessaire de rétraction élastique du poumon, après chaque inspiration permettant une expiration à moindre … résistance …, est bien l’inverse de la Compliance ! Le propriétaire du poumon, le patient, deviendrait-il plus « compliant » sous la pression de son médecin ?... Ce terme est décidemment peu adapté ( !) pour parler des relations du malade à sa thérapeutique…
OBSERVER / OBSERVANCE (2-5) …
Observer est une remarquable association latine à haute signification liant « Objectum / ce qui est placé devant » à « Servare/garder » (nous en avons « gardé » le serviteur qui nous garde…). Observer sera donc préserver, sauver, assurer, conserver, réserver. Et son participe présent en sera l’OBSERVANCE : celle au 13ème siècle d’une règle religieuse, celle au 14ème siècle d’une loi. Dans ce cas il n’est de contrainte : c’est le Choix d’une personne de se mettre en accord avec une règle proposée, c’est le Choix éthologique (comportement) de la personne qui est préservé. Et l’OBSERVANT le sera parce que SCEPTIQUE !... Ce sera un choix relevant de la réflexion de la personne, empreint de scepticisme (Sceptique // Σκεπτομαι / Skeptomai : Regarder, observer, REFLECHIR) C’est que l’observance implique le respect du choix de la personne, et non l’imposition d’un choix: « (...) je suis certes un sceptique résolu, et…, par sceptique, j’entends examinateur autant que douteur »SAINTE-BEUVE (10)

OBSERVANCE / FIDELITE (3-5)
La fidélité du latin« fides: foi, confiance, promesse, assurance » sera l’expression de la constance dans les affections, les sentiments, toujours en conformité à la vérité : ce pourra même être de la haute fidélité (HIFI / High Fidelity) dans la qualité de reproduction d’un signe totalement fidèle à son original ! Alors comment ne pas plébisciter le vocable de fidélité thérapeutiquedu malade proposé par les Québécois !... C’est que …
« Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? » RACINE (11) Et
« J’aimais la contrainte de cette méthode et m’astreignaisà une grande
fidélité envers moi-même,à être tel que j’avais résolu » GIDE (12) Mais comme
« On ne peut tout seul garder la foi en soi-même. Il faut que nous ayons un témoin de notre force (...) »MAURIAC (13) Et ce témoin de la fidélité du malade est bien son médecin qui l’accompagne dans l’observance de la liberté de ses choix …
Contrôle, sans complaisance…
Le contrôle sémantique de notre langage médical est la garantie d’une précision de notre principal outil, notre pensée, celle même qui définit le médecin (“Méderi” penser, évaluer par la pensée) (14). Un contrôle de qualité sémantique est la garantie d’éviter le contrôle de la pratique médicale par une sémantique non qualifiée:
Passons résolument du contrôle et de la compliance à la maîtrise et à l’observance !
Remerciements :

Cet éditorial est la synthèse de plusieurs conférences données à l’invitation de sociétés savantes partenaires de la Société de Pneumologie de Langue Française alors présidée par Dominique VALEYRE de l’Espace Francophone de Pneumologie coordonné par Ali BENKHEDER. L’auteur tient à les remercier vivement pour leur écoute et pour lui avoir permis de présenter ses recherches et réflexions sémantiques : Société Algérienne de Pneumo Phtisiologie pour la séance inaugurale
de ses 18èmesjournéesnationales tenues à ALGER en 2009 : président Salim NAFTI. Union Méditerranéenne de Pathologie Thoracique à ATHENES en 2010: présidents Jean-Pierre GRIGNET et Etienne LEMARIE

Références
  1. Chartier Emile dit Alain: Propos Bibliothèque de la Pléiade, n° 116 1424p Ed NRF Gallimard Paris 1956
  2. Bouffartigue Jean, Delrieu Anne-Marie: Etymologie du Français, Les racines grecques 336p, Les racine latines 384p, les curiosités étymologiques 427p Ed Belin Paris 1996 et Encyclopaedia Britannica 2003
  3. Rey Alain (sous la direction de): Le grand Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française Emme diffusion Version électronique 1994-2004 Dictionnaires le Robert Ed. Paris
  4. Rey Alain (sous la direction de) : Le Robert Dictionnaire historique de la langue française. Dictionnaires Le Robert Paris; 1993. 2383 p.
  5. Rey Alain (sous la direction de) : Le Robert Dictionnaire culturel en langue française. 4 Vol. Dictionnaires Le Robert Paris; 2005.
  6. Furetière Antoine : Dictionnaire universel 3 tomes. Ed Arnout et Reinier Leers La Haye, Rotterdam 1690. Réédition SNL Le Robert. Paris; 1978.
  7. Littre Paul Emile : Dictionnaire de la langue française. 7359p. Réédition Encyclopaedia universalis, Encyclopaedia Britannica Paris. 2007
  8. Rey Alain (sous la direction de): Le Petit Robert de la Langue française Ed Le Robert. Paris 2014.
  9. Martin Du GardRoger : Les Thibault Ed Gallimard Folio Paris 2003 639p
  10. Sainte-Beuve Charles-Augustin : Correspondance (1877-78, t.II, éd. Calmann-Lévy Ed Paris
  11. Racine Jean : Andromaque, IV, 5Ed Bordas Paris 2003 174p
  12. Gide André : Journal, 3 janvier 1907 Ed Gallimard Folio Coffret Paris 2012
  13. Mauriac François : Le Noeud de vipères, Ed Lgf Ldp 251 Paris 1973 287p
  14. Pigearias Bernard : Signes des mots, signes des temps : médecin Info Respiration 2005 N°68 p19
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