La tunisie Medicale - 2017 ; Vol 95 ( n°01 ) :
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Résumé

Introduction: L’iatrogénie,fréquente en médecine d’urgence, reste sous-diagnostiquée. Apanage des patients âgés polytarés et polymédiqués, elle est caractérisée par son polymorphisme clinique et dépend du terrain sous-jacent pouvant ainsi engager le pronostic.

But du travail:
L’objectif a été d’évaluer le profil épidémio-clinique de l’iatrogénie pharmacologique diagnostiquée aux urgences et son impact pronostique sur la mortalité.

Méthodes:
Etude prospective observationnelle. Inclusion des patients consultant aux urgences et dont l’iatrogénie médicamenteuse a été retenue. Etude du mésusage et de l’évitabilité.Résultats: Inclusion de 159 cas parmi 113.272 consultants (12 mois).  Âge moyen= 64 ± 19 ans. Sex-ratio= 0,6. Le nombre moyen de médicaments = 4,5 ± 3. Caractéristiques n(%) : Polymédication  85(54) ; double iatrogénie 11(7) ; mésusage 55(35) ; interaction médicamenteuse 23(14) ; prescription non conforme avec l’âge, la fonction rénale ou la présence de contre-indications 46(29) ; évitabilité 41% ; iatrogénie grave 44% ; mortalité à J30 9,4%. Classe médicamenteuse incriminée n(%) : AVK 53(34,6) ; Antihypertenseurs 29(19) ; Antiarythmiques 15(10). Mésusage et polypathologie ont été retenus facteurs prédictifs de mortalité en analyse multivariée avec des Odds ratios respectifs: Mésusage : (OR 2,6 ; IC 95% [1,25-5,38] ; p=0,01) et Polypathologie :( OR 2,31 ; IC 95% [1,16- 4,61] ; p=0,017).

Conclusion: L’iatrogénie est fréquente en médecine d’urgence et est l’apanage des sujets âgés. Elle est grave dans 44% des cas et évitable dans 41% des cas. La mortalité a été chiffrée à 9,4%. Polymédication, polypathologie et mésusage sont des facteurs indépendants prédictifs de gravité et de mortalité.

Mots Clés
Article

L’iatrogénie est une situation fréquente en médecine d’urgence et est responsable de plus de 25% des consultations en urgence des sujets âgés (1). Il n’existe pas de définition consensuelle, l’iatrogénie est toutefois différente de l’erreur médicale (2,3).L’iatrogénie pharmacologique est prédominante et représente 95% (4). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini l’iatrogénie en 1969 comme toute réaction nocive et non recherchée liée à une prise médicamenteuse et survenant de façon fortuite (5). Situation clinique sous-diagnostiquée du fait de son polymorphisme clinique et de la gravité du terrain sous-jacent polypathologique, elle est l’apanage des sujets âgés polymédiqués. Sa reconnaissance précoce et sa prévention restent les pierres angulaires du pronostic. L’objectif principal de cette étude a été d’évaluer le profil épidémio-clinique et le pronostic des patients admis aux urgences pour iatrogénie médicamenteuse.

Patients et méthodes : Il s’agit d’une étude observationnelle prospective monocentrique et pronostique menée au service des urgences d’un centre hospitalo-universitaire sur une durée de 12 mois (Mars 2013-Février 2014). Nous avons colligé les patients pris en charge dans les différents secteurs des urgences : la salle d’accueil des urgences vitales (SAUV), l’unité de surveillance rapprochée (USR) et l’unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD). Ont été inclus tous les patients âgés de plus de 18 ans, Consultant aux urgences chez qui le diagnostic d’iatrogénie pharmacologique a été porté. Le diagnostic d’iatrogénie a été retenu après évaluation et décision collégiale quant à l’imputabilité du médicament responsable et la probabilité de l’iatrogénie. N’ont pas été inclus les patients victimes d’intoxications volontaires dans un but d’autolyse ou chez qui l’iatrogénie est survenue secondairement.Un évènement indésirable médicamenteux (EIM) a été considéré grave s’il répondait à la présence de l’un et/ ou plusieurs des critères suivants :• Tableau clinique avec détresse vitale neurologique, respiratoire et/ou circulatoire.• Nécessité d’une évaluation en salle d’accueil des urgences vitales (SAUV)• Recours à une hospitalisation et/ou surveillance en milieu de soins intensifs : unités de soins intensifs chirurgicales ou cardiologiques, unité de surveillance rapprochée des urgences ou en réanimation.• Recours à des moyens thérapeutiques invasifs : drogues vasopressives et/ou inotropes, transfusion de produits sanguins et ou d’homologues, intubation oro-trachéale, nécessité d’un geste technique en urgence : Sonde d’entraînement systolique, fibroscopie.• Décès du patient.Par ailleurs pour chaque EIM, nous avons recherché les caractères : mésusage - défini par l’utilisation non conforme aux recommandations du résumé des caractéristiques du produit et évitabilité.Tous les patients ont été joints au 30ième jour par téléphone. L’analyse statistique a été effectuée au moyen du logiciel SPSS version 18. La comparaison de deux pourcentages sur séries indépendantes a été effectuée par le test chi-deux de pearson, et en cas de non-validité de celui-ci, par le test exact de Fisher. La comparaison de deux moyennes sur séries indépendantes a été effectuée par le test T de student, et en cas de non validité de celui-ci, par le test non paramétrique de Mann et Whitney. Les analyses univariée puis multivariée ont permis de calculer des Odds Ratios ajustés, mesurant le rôle propre de chaque facteur. Pour tous les tests statistiques, le seuil de signification « p » a été fixé à 0,05.

Résultats : Nous avons colligé 159 patients pris en charge aux urgences chez qui le diagnostic d’iatrogénie pharmacologique a été porté après évaluation collégiale de l’imputabilité du médicament responsable. Durant cette période, le nombre de passages aux urgences a été chiffré à 113.272 passages sur les 12 mois.L’âge moyen a été de 64 ± 16 ans, avec des extrêmes de 19 à 90 ans. Soixante-dix sept patients (48,5%) étaient âgés de plus de 65 ans. 12 patients (7,5%) étaient âgés de plus de 80 ans et 4 patients (2,5%) étaient âgés de plus de 85ans. Notre population est répartie en 60 (38 %) hommes pour 99 femmes (62%) avec un sex-ratio à 0,6.L’hypertension artérielle et le diabète sont arrivés en chef de file des antécédents recueillis chez la population étudiée avec respectivement 62% et 46%. Une cardiopathie rythmique du type arythmie par fibrillation auriculaire a été retrouvée chez 40% des patients et un patient sur cinq soit 19,5% avait un antécédent d’accident vasculaire cérébral. Par ailleurs, l’insuffisance rénale a été constatée chez 26 (16,4%) patients. Dix pour cents des patients étaient coronariens connus et 22 patients (14%) avaient une insuffisance cardiaque. Les antécédents respiratoires n’étaient pas majoritaires représentés respectivement par : 14 patients (9%) pour la BPCO et 11 patients (2,5%) pour l’asthme. Soixante- six patients (41,5%) avaient au moins trois antécédents pathologiques et étaient considérés comme polypathologiques. Lors de l’analyse de l’ordonnance médicale, le nombre moyen de médicaments consommés quotidiennement par les patients a été de 4,5 ± 3 médicaments avec des extrêmes de 1 à 19 médicaments. Quatre-vingt cinq patients (54%) consommaient au moins 5 médicaments.Dans 35 cas (22%), il y avait une introduction récente d’un ou plusieurs médicaments.Soixante-quatre patients (40%) ne connaissaient ni les noms ni les effets de leurs médicaments. Dix patients (7%) avaient deux molécules identiques dans leur ordonnance sous des noms génériques différents ou par voie d’administration différente. Une co-prescription d’anti-agrégants plaquettaires et d’AVK a été retrouvée chez 19 patients. Les hématomes et les saignements arrivaient en chef de file des motifs de consultation et ont été recensés chez 43 patients (27,6%). Les motifs de consultation sont classés par ordre de fréquence comme le résume le tableau n°1.

Tableau n° 1 : les motifs de consultation par ordre de fréquence.

Motifs

Nombre (%)

 

Hématomes/saignements

 

 

43 (27,6)

 Signes généraux :

 

-       malaise

-       asthénie

-       Altération de l’état général

38 (24)

 

-        15 (9,6)

-       12 (7,7)

-       11 (7)

 

Dyspnée

 

 

26 (17)

 

Vertige

 

 

19 (12)

 

Rash cutané et œdème

 

 

12 (7,7)

 

Confusion

 

 

8 (5)

 

Mouvements anormaux

 

 

7 (4,5)

 

Chute

 

 

2 (1,3)

 

Céphalées

 

 

1 (0,6)

 Sur le plan clinique, 21 patients (13%) présentaient une PAS inférieur à 90 mmHg à l’admission. La SpO2 était inférieure à 90% chez 17 patients (11%). Treize patients avaient un GCS inférieur à 13 (8%). Par ailleurs, un EIM a été considéré comme grave chez 44% des patients.Concernant la classe des médicaments incriminés les anti-viatmines K arrivent en chef de file suivis des médicaments à visée cardio-vasculaire avec respectivement 35% et 29%. Ces-derniers sont représentés par les antihypertenseurs dans 19% des cas puis des anti-arythmiques dans 10% des cas. La figure n° 1 schématise les différentes classes incriminées dans l’iatrogénie.Dix-neuf patients (12,5%) ont été pris en charge initialement en SAUV et 59 patients (39%) pris en charge en USR. Les modalités thérapeutiques utilisées aux urgences sont résumées dans le tableau n°2. Par ailleurs, 61 patients (41%) ont été transférés en réanimation: En réanimation médicale polyvalente : n=4 (2,5%) ; En réanimation chirurgicale : n=6 (4%) ; En USIC Cardiologie : n= 17 (10,7%). Quatre-vingts six patients (58%) sont retournés à domicile à partir des urgences.

 

 

Figure n° 1 : Les différentes classes thérapeutiques responsables d’iatrogénie.

 

Légende :

AVK :antivitamines K ; ATB : Antibiotiques ; AINS : Anti-inflammatoires non stéroïdiens ; ADO : Antidiabétiques oraux

 

Tableau 2 : Modalités thérapeutiques des patients

 

Modalité thérapeutique

n (%)

Remplissage vacsulaire

24 (15)

Vasopresseurs IV

6 (4)

Isoprénaline IV

4 (2,5)

Intubation orotrachéale

4 (2,5)

Transfusion sanguine

4 (2,5)

Hémodialyse en urgence

4 (2,5)

Sonde d’entraînement systolique

2 (1,25)

Anexate®

1

 Analyse de l’évènement indésirable médicamenteux :Le caractère mésusage a été retrouvé chez 55 patients soit en moyenne une fois sur trois (34,6%).Dans 94% des cas, le caractère mésusage a été lié au prescripteur. L’EIM était évitable dans 41 % des cas d’EIM soit chez 65 patients. L’EIM a été grave chez 68 patients soit (44%).Dans le sous-groupe « Mésusage » n= 55, nous avons noté :- Une interaction médicamenteuse : n=23 (42%).- Doses/molécule non adaptées par rapport à l’âge : n=13 (24%).- Doses non adaptées à la fonction rénale : n=22 (40%).- Non vérification des contre-indications : n=11 (20%).- Erreur de schéma thérapeutique ( doses augmentées, modification ou arrêt d’une dose de traitement ) : n=8 (14,5%).- Dans 10 cas, l’ordonnance médicale contenait deux fois la même molécule.- Une double iatrogénie a été retrouvée chez 11 patients.Le tableau n° 3 résume le retentissement clinique de l’iatrogénie et les médicaments incriminés respectifs

 Tableau 3 : Retentissement clinique et médicaments incriminés

Retentissement clinique

n

Médicaments incriminés

Manifestations Hémorragiques

43

 Anti-vitamines K

Cardio-vasculaire :

-       Troubles du rythme et de la conduction :

·         BAV 3ème degré

·         BAV 2/1

·         BAV 1er degré

·         Bloc sino-auriculaire

·         ACFA lente

·         Flutter 8/1

·         Bradycardie sinusale

-       Hypotension artérielle

-       Œdème aigu du poumon

-       Syncope

 

26

6

1

1

2

8

1

7

20

2

1

 

 

 

 

Bétabloquants

Amiodarone/ Digoxine

 

 

 

Antihypertenseurs

Anti-inflammatoires non stéroïdiens

Bétabloquants

Allergique :

-       Etat de choc anaphylactique

-       Toxidermies cutanées

-       DRESS syndromes (Drug Rash with Eosinophilia and Systemic Symptoms)

-       Hépatites

 

4

6

2

2

 

Bétalactamines

Antibiotiques

Allopurinol®

Amoxicilline/Acide clavulanique

Hydro-électrolytique :

-       Déshydratation

-       Hyperkaliémie

-       Hypokaliémie

 

1

2

2

 

Diurétiques de l’anse

Diurétiques épargneurs de potassium

Diurétiques de l’anse

Rénal :

-       Aggravation de la fonction rénale

 

15

 

AINS, Aminosides

Neurologique :

-       Confusion, somnolence

 

-       Dyskinésies et mouvements anormaux

-       Syndrome malin des neuroleptiques

-       Convulsions

 

7

 

7

1

1

 

Benzodiazépines

Chlorure de Tramadol

Neuroleptiques

Neuroleptiques

Carbamazépine

Etude de la mortalité :Parmi les 159 patients colligés, 15 patients étaient décédés au 30ème jour. Le taux de mortalité a été chiffré à 9,4%. Les patients décédés étaient significativement plus âgés mais comparables concernant le sex-ratio et la classe des médicaments incriminés dans l’EIM. Il n’y avait pas de différence significative concernant les antécédents d’accidents vasculaires cérébraux, d’hypertension artérielle et d’antécédents respiratoires. Sur le plan clinique, les patients décédés étaient plus graves. En effet, ils étaient significativement plus hypoxiques à l’admission et présentaient un état de conscience plus altéré. Par ailleurs, le groupe des décédés présentaient un taux d’EIM significativement plus élevé avec n = 15 (100%) versus 53 EIM (39,5%) dans le groupe des survivants avec un p < 0,001. Sur le plan thérapeutique, les patients décédés ont eu recours à une réanimation invasive avec un recours aux drogues vasopressives plus fréquent p 0,05. Le nombre de médicaments utilisés était élevé dans les deux groupes sans différence significative : 5±3 versus 4±3. Le groupe (Mortalité +) avait recensé un nombre statistiquement plus important de mésusage : 73% versus 33% dans le groupe des survivants (p = 0,004). Par ailleurs, dans le groupe Mortalité+, un évènement indésirable était évitable dans 67% des cas, avec une différence statistiquement significative par rapport au groupe des survivants. L’analyse multivariée a retenu trois facteurs prédictifs indépendants de mortalité au 30ème jour qui sont résumés dans le tableau n° 4.

Tableau n°4 : Facteurs prédictifs indépendants de la mortalité au 30ème jour en analyse multivariée.

 

Paramètre

 

Odds Ratio ajusté

IC [95%]

p

 

Le mésusage

 

2,6

[ 1,25-5,38 ]

0,010

 

Polypathologie

 

2,31

[ 1,16- 4,61 ]

0,017

 

GCS < 13

 

2,37

[ 1,13- 4,69 ]

0,022

 

Discussion : Dans cette étude prospective, nous avons colligé 159 cas d’iatrogénie sur une durée de 12 mois sur un collectif total de 113.272 patients ayant consulté aux urgences durant la même période. La population avait un âge moyen de 64 ± 19 ans. Le sex-ratio était de 0,6 avec une nette prédominance féminine. Nous avons recensé 55 cas de mésusage avec dans 94% des cas, celui-ci était lié au prescripteur. L’évitabilité des EIM a été de 41%. Un EIM a été jugé grave dans 44% des cas et la mortalité à J30 a été chiffrée à 9,4%. La classe médicamenteuse des AVK est arrivée en chef de file des médicaments responsables de l’iatrogénie. Le mésusage (OR=2,6, IC95%=[1,25-5,38], p=0,01), le GCS<13(OR=2,37, IC95%=[1,13-4,69], p=0,022) et la polypathologie (OR=2,31, IC95%=[1,16-4,61], p=0,022) ont été retrouvés en analyse multivariée comme facteurs indépendants prédictifs de mortalité à J30. Mésusage (OR=2,2, IC95%=[1,5-3,2], p<0,001) et polymédication (OR=1,46, IC95%=[1-2,2], p=0,048) ont par ailleurs été des facteurs indépendants prédictifs de gravité de l’EIM.L’iatrogénie pharmacologique est prédominante et représente 95% (5–7). Les anglosaxons substituent le terme iatrogénie par évènement indésirable « Adverse-event »(8). Sur le plan épidémiologique, l’iatrogénie représente un véritable problème de santé publique qui frôle la pandémie avec un impact pronostique démontré durant les dernières décennies (8,9). Apanage des sujets âgés, polytarés et polymédiqués, c’est une situation qui reste sous-diagnostiquée du fait du polymorphisme clinique, du terrain sous-jacent et du retard diagnostique (10). Dans une méta-analyse, Lazarou et al (6) a retrouvé une incidence de 6,7% faisant de l’iatrogénie entre la 4ième et 6ième cause de mortalité aux USA. Les données Américaines estiment que l’iatrogénie est responsable de 225,000 décès par an, faisant de cette pathologie la troisième cause de mortalité après les maladies cardiovasculaires et le cancer (2,11). L’incidence de l’iatrogénie varie selon les études allant jusqu’à 25%. Plusieurs études se sont intéressées à cette pathologie aussi bien en réanimation ou aux soins intensifs qu’en services de médecine interne et de gériatrie. Elle est responsable de 4 à 7% des admissions hospitalières. Ce taux est différent selon le service receveur et avoisine les 20% des pathologies admises en milieu de réanimation (3,7,9,12). Dans notre étude, l’incidence a été de 1,5 pour mille et a été faible comparativement aux autres études. Ceci a été expliqué par les critères d’inclusion qui se sont limitées aux cas d’iatrogénie médicamenteuse et la non inclusion de cas dont l’imputabilité a été douteuse ou chez qui une iatrogénie est survenue en per hospitalisation. En 1994 Roblot et al a retrouvé une augmentation du taux d’hospitalisation due à l’iatrogénie ainsi qu’une surmortalité atteignant 14% (12). Ce chiffre est majoré avec l’âge avec une augmentation de 8% pour un âge supérieur à 65 ans. En revanche, les chiffres en médecine d’urgence restent faibles et peu d’études ont été publiées (1,10,13). Selon les études, Plus de 40% des accidents iatrogènes ne sont pas reconnus par les médecins urgentistes (1). Incidence et prévalence restent toutefois différentes rendant la comparaison difficile, ceci est expliqué par les divergences des méthodologies (inclusion de tous les types d’iatrogénie indépendamment du caractère pharmacologique), par l’absence de définition commune et en fonction du lieu de recrutement de l’étude (Réanimation, médecine interne, Gériatrie, urgences, Unité de soins intensifs …).La médecine d’urgence se caractérise par sa polyvalence et son caractère horizontal pouvant dévier ces biais de sélection des populations étudiées réalisant ainsi un « screening horizontal ». Le tableau n°5 résume les caractéristiques de l’iatrogénie selon les études et les pays (3,4,9,14–31).

Tableau n° 5 : Caractéristiques de l’iatrogénie selon les études et les pays.

Année, pays

nombre

auteur

Type étude / lieu

lieu

Incidence EI %

Prévalence EI %

Mortalité %

1980,USA

815

Steel et al (14)

 

Rétrospective

Médecine interne

36

-

2

1982,France

41

Trunet et al (15)

 

Prospective

Réanimation

12,6

-

19,5

1984, USA

30195

Brennan et al (4)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

3,7

13,6

1992,USA

14700

Thomas et al(16)

 

Rétrospective

multicentrique

Médecine générale

-

2,9

6,6

1992, Australie

14179

Wilson et al(17)

 

Multicentrique

rétrospective

Médecine générale

-

16,6

4,9

1993, France

 

Raimondeau et al(18)

rétrospective

cardiologie

4,4

-

0,11

1998, New zeland

6579

Davis et al(19)

 

Rétrospective

multicentrique

Médeine Générale + USI

-

12,9

4,5

1999, France

623

Darchy et al (20)

 

Rétrospective

réanimation

10,9

-

-

2000, Royaume-uni

1014

Vincent et al(21)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

10,8

8

2000, Canada

3745

Baker et al(22)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

7,5

20,8

2004, Suède

1967

Soop et al(23)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

12,3

3

2004, Pays Bas

7889

Hoonhout et al(24)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

9,1

6,3

2004, France

8754

Michel et al(25)

 

prospective

multicentrique

Médecine générale

-

6,6

8,2

2005, Espagne

5624

Aaranaz- andres et al(26)

 

Rétrospective

multicentrique

USI

-

8,4

4,4

2012, France

7244

Bogé et al(9)

 

Prospective

USIC Cardio

3,6

-

-

1992,APNETstudy

109

Queneau et al(27)

 

 

Prospective

Médecine générale

-

6,28

-

2007, Portugal

879

Madeira et al(3)

 

Prospective

USIC cardio

22,9

-

6,8

2005, USA

181

Kane-Gill et al(28)

 

Prospective, monocentrique

réanimation

47/mille jours-patients

-

-

2005, USA

381

Rothschild et al(29)

 

Prospective, monocentrique

Réanimation + USIC

80,5 / mille jours-patients

-

-

2010, Japon

3459

Morimoto et al(30)

 

Prospective multicentrique

réanimation

30,7 / mille jours-patients

-

-

2009, Tunisie

1424

Bouafia et al (31)

 

Prospective

Médecine

11,3

-        

9,2

2014, Tunisie

159

Notre étude

Prospective

Urgences

1,5%0

-        

9,4

 

Terrain et co-morbidités

Il a été démontré dans beaucoup d’études que l’iatrogénie est l’apanage des sujets âgés, ainsi dans l’étude de Madeira, 33% des patients étaient âgés de plus de 65 ans (3,32). Le rôle de l’âge est multifactoriel : modifications physiologiques répercussions sur la pharmacocinétique et la pharmacodynamie des médicaments, installation de troubles de la mémoire, de la vue, de l’audition pouvant interférer avec une observance optimale des médicaments en cours, troubles cognitifs et locomoteurs exposant le patient à la nécessité de recours à un tiers (33–35). Dans l’étude de Madeira, l’existence de pathologies chroniques multipliait le risque de survenue d’iatrogénie de 2,475 ; IC95% [1,302-4,707] en étude univariée et de 2,991 ; IC95% [1,442-6,206] en étude multivariée.

Le nombre de médicaments

La polymédication a été retrouvée dans notre étude comme facteur prédictif indépendant de gravité. Il n’existe pas de définition consensuelle quant au seuil de polymédication(1,12,36,37). Dans l’étude de Madeira (3), il existe une différence entre les deux groupes iatrogénie+ versus pas d’iatrogénie : le nombre de médicaments était prédictif de survenue d’iatrogénie avec des odds ratios relatifs et bruts respectifs : 10,15 ; IC95% [2,554-40,37] et 13,38 ; IC95% [3,216-55,63].

Le patient face à sa maladie et ses médicaments

Dans notre étude, 95 (59%) patients étaient informés soit sur le nom ou l’effet des médicaments ainsi que la pathologie de fond. Par ailleurs, dans l’étude de Madeira (3), il a été démontré qu’un niveau d’éducation bas était prédictif de survenue d’iatrogénie aussi bien en étude univariée qu’en multivariée avec respectivement un OR relatif : 1,444 IC95% [1,109-2,047] et OR brut : 1,63 IC95% [1,105-2,618]. Dans notre étude, nous n’avons pas évalué le niveau socio-économique faute de critère objectifs.Cette particularité liée au malade lui-même et à ses conditions socio-économiques et son niveau d’études a été aussi démontré dans des études qui se sont intéressées au surdosage en AVK, ainsi, aux USA il a été démontré une labilité de l’INR selon les groupes ethniques : chez les populations hispaniques, africaines et indo-asiatiques, il a été plus difficile d’équilibrer l’INR par rapport au reste de la population(38,39). Cette différence a été expliquée par la difficulté de suivi des patients en raison des mauvaises conditions socio-économiques, du niveau d’instruction, de la barrière linguistique et de la difficulté de compréhension et d’observance chez ces patients souvent démunis et non instruits.Les limites de cette étude sont représentées par le faible échantillonnage, le caractèremonocentrique et l’absence d’adoption d’une échelle pour juger du caractère de l’évitabilité de l’EIM. Par ailleurs, les points forts de cette étude sont son caractère prospectif et le lieu de recrutement, en l’occurrence un service d’urgences polyvalent à recrutement horizontal.

Conclusion :

L’iatrogénie est une pathologie complexe à polymorphisme clinique déroutant et est l’apanage des sujets âgés polymédiqués. Dans notre étude, nous avons recensé 55 cas de mésusage et dans 94 % des cas l’EI était lié au prescripteur. Par ailleurs, nous avons analysé un taux d’évitabilité à 41%. Il est clair dans cette étude que le rôle du prescripteur bien avant l’arrivée aux urgences est primordial dans la genèse de l’iatrogénie. Des efforts sont nécessaires de la part de tous les intervenants dans la chaîne de soins afin de prévenir ce problème sanitaire. Une amélioration de la qualité de prise en charge en amont des urgences ainsi qu’une reconnaissance précoce sont les pierres angulaires de prévention de l’iatrogénie. Cette prise en charge doit être multidisciplinaire faisant intervenir tous les maillons universitaires et sanitaires. Par ailleurs, la formation et l’information des malades eux-mêmes envers leurs pathologies et leurs médicaments est primordiale pour compléter la chaîne de soins.

 

 

 

Références
  1. Nickel CH, Ruedinger JM, Messmer AS, Maile S, Peng A, Bodmer M, et al. Drug - related emergency department visits by elderly patients presenting with non-specific complaints. Scand J Trauma ResuscEmerg Med2013;10:21-5.
  2. Chousterman B, Pirracchio R. De l’iatrogénèse aux erreurs médicales : mise au point et approche analytique. Ann Fr Anesth Réanimation 2011;30:914–22.
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